"Aussi loin que remonte le souvenir, on dirait bien que nul témoin ne s'est jamais trompé sur cette inclination particulière de l'ancienne Byzance. Voilà plus de mille ans, les Chinois appelaient déjà Constantinople, la " ville des villes" note Jean-Claude Guillebaud dans son article " Une sublime porte entre l'Europe et l'Asie", in Geo, Juin 1994.
Quand les paysans de Thrace (partie européenne de la Turquie ) et du Pont-Euxin (Actuelle mer noire) allaient au marché, ils s'exclamaient derechef :" Is Tin Polin', c'est-à-dire "A la ville !".
Nous signifions toujours Istanbul à son passé, qu'il soit Byzantin, Chrétien ou Ottoman...Le kairos est toujours celui d'un temps révolu, teinté d'orientalisme doux ( Orient Express, Pera Palace, Gare de Sirkeçi,...).
Istanbul est un mouvement perpetuel de populations multiples, du portefaix au financier, du marchand d'eau au scientifique. Sept cent mille habitants sous le règne de Soliman le Magnifique, près d'un million sous l'empereur Justinien mille ans auparavant ! Dix millions aujourd'hui, la ville se gonfle de l'arrivée des Anatoliens.... C'est une forme de melting-pot relié perpétuellement à l'Histoire : Mosquée, Eglises, Synaguogues....C'est une des rares villes de l'Islam où les lieux de cultes différents sont sinon respectés, du moins conservés. Nous sommes loin de l'église d'Oran transformé en silo à grains !
Les minarets pourtant sont vus comme un signe ostentatoire qui atteste du passé et du présent musulman de la ville. La place des minarets dans la parure urbaine et industrialisée d'Istanbul, accentué par l'appel à la prière 5 fois par jour du muezzin, installe "la sublime porte" dans un cadre purement musulman...et pourtant... Qui ne sera pas surpris d'observer qu'à 12h05 lorsque la prière retentis dans tous les quartiers de la ville, personne n'y prête attention...Ni les personnes agées lisant le Cummurhiyet ( journal laïc kémaliste), ni les jeunes vêtus à l'Européenne chargés de sac de shopping, ni les hommes d'affaires dévalent l'Istiklal Caddesi... Peut-être devons nous nous rendre dans le quartier de Fatih ( quartier musulman d'Istanbul) pour observer l'assiduité d'une partie du peuple turc à la prière ?
Le matin duveteux, sur le Bosphore, nous assistons à une procession de tankers, silhouettes fantômes tachés de mer Noire, laqués d'embruns, et le muezzin qui réveille la ville, la sort de son lit, un lamento de la Mecque, arabesque de la mille et unième nuit dans l'aube qui prend ses marques...c'est un peu cela Istanbul : un ballet de modernité entouré de tradition, un vent sacré musulman refoulé sur les auteurs de l'Istanbul moderne, aux buildings défiant le ciel...
D'ailleurs, en cette periode de crise économique, la Bourse d'Istanbul vole de records en records. Sentimentale comme une vieille Grecque de Constantinople, volatile comme un parfum sucré, la place la plus folle du monde se trouve ici ! Comment expliquer cette fébrilité alors que de l'autre côté de l'ancienne Byzance, tout n'est qu'indolence et douceur ?
C'est une forme de magie qui s'opère....Difficile à appréhender pour un Européen occidental....mais qui sait comprendre cette ville multiple, sait ressentir les floraisons musulmanes aux reflets d'Occident...
