mardi 11 novembre 2008

La Turquie célèbre la mort d'Atatürk en silence


Nous sommes le 10 novembre 2008 à Istanbul. Il est 9h05 (GMT +2) et la sirène retentit dans toute la ville, tous les quartiers. De " la sublime porte" à Ankara, en passant par Izmir ou Erzurum en Anatolie, les sirènes retentissent aux oreilles de tous les citoyens turcs. A ce moment précis, la République Turque s'arrête. Piétons, voitures, trains, tram, policiers,pompiers, taxis s'immobilisent pendant une minute, une longue minute, pour célébrer dans le silence le plus total, la disparition de Mustafa Kemal Atatürk, le 10 novembre 1938 dans une chambre du Palais de Dolmabahçe sur les rives du Bosphore.
Etrange sensation que de voir tout un peuple suspendre son activité. Tous réunis pendant une longue minute de silence d'Istanbul à Adana, pour se souvenir de leur chef, du père de leur nation dont ils sont si fiers. Les militaires aux casques blancs gardent la journée durant, tous les monuments à sa gloire, fleurissent les bâtiments publics et mettent tous les drapeaux en berne. Le grand portrait du Gazi ( le victorieux) est dressé sur la Place Taksim, l'Université Galatasaray dépose une gigantesque gerbe de roses au pied de sa statue dans l'enceinte de l'école.
Malgré les divergences politiques qui existent, les partisans de l'AKP ( Parti au pouvoir de tendance Islamique), du CHP ( Parti Populaire Turc, organe politique créé par Atatürk), ou d'autres formations politiques se retrouvent, ensemble. 
Ce moment unique de rassemblement d'une Nation derrière un seul Homme, le père de la Révolution Turque, s'inscrit dans une forme de modernité, à l'aube où le monde bouge et les valeurs nationales par delà le monde, semblent revigorées. 
Disparu il y a 70 ans cette année, Atatürk le victorieux, le réformateur, l'autoritaire est fêté tous les ans comme s'il venait de disparaître. 
Après une carrière militaire brillante et sa victoire aux Dardanelles en 1915, il reçoit le surnom de Gazi ( victorieux) et devient Commandant en Chef des Forces Turques  en 1921. Fondamentalement convaincu du destin européen de la Turquie, il est élu Président de la République en 1920 après la chute de l'empire Ottoman et s'inspire de la révolution française pour promouvoir les idéaux républicains. Il abat les dernières institutions ottomanes et décide d'imposer à marche forcée la modernisation de la Turquie et du peuple turc. Il rend l'opposition quasi inexistante  et entreprend des réformes rapides et radicales : il interdit le port du fez, impose la cravate aux hommes, supprime les danses orientales et oblige les radios à ne diffuser que des musiques occidentales. Il remplace le calendrier musulman par le calendrier grégorien, remplace l'alphabet arabe par l'alphabet latin. Tous les turcs âgés de 6 à 40 ans doivent retourner à l'école pour apprendre le nouvel alphabet et leur nouvelle langue. Par les lectures de Jules Ferry, il impose une école mixte, obligatoire et laïque et proclame la laïcité dans toute la République.Il supprime le Califat, interdit la polygamie et place les hommes et les femmes égaux en droit ( une première dans le monde musulman). Ankara, en Anatolie, est choisie comme Capitale de la nouvelle république, loin des stigmates historiques de la vieille Constantinople.
Passionné par les Lumières, parlant couramment le français, l'anglais et l'allemand, il s'inspirera de la République Française pour mener à bien sa réforme totale et radicale de la Turquie.
S'il lui a été reproché d'avoir étouffé l'opposition, et si la Turquie reste un pays où l'armée joue un rôle important dans la politique du pays, il n'en demeure pas moins que Mustafa Kemal Atatürk, par la force de ses réformes et l'empreinte indélébile qu'il a laissée dans les consciences, demeure l'Homme d'Etat de la Turquie moderne. Aucun ne le détrône, personne ne lui dispute ce rôle presque filial qu'il possède avec ses sujets. Un monument à sa gloire a été bâti à Ankara où il repose actuellement.
Des portraits d'Atatürk sont apposés sur tous les murs de toutes les villes, dans la moindre petite échoppe, au Grand Bazar, chez un coiffeur, ou même dans des boutiques à capitaux occidentaux (Benetton, Starbucks...), il semble impossible de ne pas croiser le regard de celui qui fut, il y a 80 ans, le père de toute une Nation...

La relation que les Turcs entretiennent avec cet homme est touchante, comme s'il était toujours là, parmi eux, présent pour commenter ou amender la politique ou pour rappeler ses principes fondamentaux. Des murs entiers face au Palais où il décéda, rappellent ses faits de gloire, et il n'est pas rare de voir s'y arrêter des jeunes comme des anciens, en face de ces portraits en noir et blanc, comme pour montrer aux yeux de ceux qui veulent bien les voir, qu'Atatürk sera toujours là, près d'eux, quel que soient leurs âges et leurs différences... 
Une réflexion à méditer à l'heure où les certaines Nations oublient parfois d'où elles viennent et où elles vont...
  

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